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Des montagnes et des hommes : Ramuz et Feraoun, des plumes témoins

La Finale Nationale de la Race d’Hérens 2026: quand la vache devient symbole de résistance

 

L’écrivain algérien Mouloud Feraoun — le Ramuz algérien —, dans son premier roman Le Fils du pauvre (1950), pour exprimer la fierté de sa région montagnarde — la Kabylie — et mettre en exergue la logique profonde, presque invisible, qui régit les rapports des hommes avec la nature, il oppose le regard des montagnards à celui du visiteur. Il est vrai que lorsque l’on quitte notre banalité quotidienne et que l’on s’invite dans une société comme touriste, il y a des risques que notre regard trouve certaines choses merveilleuses et d’autres curieuses, parfois étranges. C’est le cas de la place qu’occupe la vache dans le canton du Valais, en Suisse. Alors que certains esprits réducteurs ont tendance à voir en cet animal familier une simple bête à traire ou à abattre pour nourrir leur famille, les Valaisans, quant à eux, la valorisent avec fierté, jusqu’à l’élever au rang de sportive d’élite et de star qui suscite des ferveurs. Ainsi, pour ces derniers, la vache d’Hérens, particulièrement, n’est pas seulement un animal de ferme : elle est une sportive, une reine, une combattante, un symbole vivant de la montagne et des montagnards.

 

 

Une tradition locale qui devient nationale

 

Les 9 et 10 mai 2026, l’arène de Pra Bardy à Aproz a abrité la très attendue Finale Nationale de la Race d’Hérens durant laquelle, après moult et rudes combats de cornes à cornes, quelques reines ont été couronnées. Ces affrontements ont été précédés de semaines de combats qualificatifs disputés dans les villages et les vallées du canton, durant la saison hivernale. Les meilleures reines de la saison se sont retrouvées pour se disputer, chacune dans sa catégorie, le prestigieux titre de « reine des reines ». Plus de quinze mille spectateurs ont suivi ce rendez-vous, retransmis en direct par la Radio et Télévision Suisse (RTS), où se mêlaient passion populaire, fierté paysanne et respect des traditions alpines.

 

Organisée cette année par les syndicats d’élevage du Haut-Valais, cette manifestation, qui a fini par revêtir une dimension nationale, dépasse largement le simple cadre sportif. Dans les gradins occupés par une foule bigarrée et passionnée, les cloches ont résonné, les accents des vallées se sont croisés et l’odeur du terroir a accompagné les combats qui ont progressé au rythme des humeurs lunatiques des lutteuses. Les visiteurs, venus de toute la Suisse et parfois bien au-delà, ont découvert un univers où l’animal est admiré avec une ferveur presque chevaleresque. En effet, chaque reine possède son nom, son histoire, ses partisans et parfois même une véritable réputation légendaire.

 

La démocratie bovine : un modèle inspirant

 

L’origine de ses combats de reines remonte à la vie même des troupeaux dans les alpages alpins. Lorsque l’hiver s’achève et que les bêtes, séparées durant l’hiver, retrouvent les pâturages, elles doivent naturellement établir une hiérarchie pour assurer la cohésion du groupe et organiser la survie collective. Et lorsque l’on évoque la hiérarchie, il est inévitablement question de confrontation. Les vaches d’Hérens, réputées pour leur tempérament fier et combatif, s’affrontent alors tête contre tête jusqu’à ce qu’une dominante s’impose. La reine doit faire preuve non seulement de force physique, mais aussi d’intelligence et de stratégie. Ce sont des qualités qui lui permettent d’assurer avec succès sa mission de guide mérité et incontesté du troupeau. En effet, il est difficile de contester le caractère démocratique de cette intronisation. Finalement, les animaux ne sont pas si bêtes que l’on croit. Fascinés par ce comportement instinctif, les paysans valaisans eurent l’idée de transposer ces affrontements naturels dans une arène, faisant naître une tradition devenue aujourd’hui l’un des emblèmes culturels du canton.

 

Joutes bovines : le combat du local contre le global

 

Au-delà de l’arène, cette Finale Nationale est aussi une célébration de la mémoire montagnarde valaisanne. À une époque marquée par la modernité et l’uniformisation des cultures, les combats de reines rappellent le lien ancestral entre l’homme, l’animal et la montagne. À Aproz, dans l’arène, le propos n’est pas uniquement celui de la victoire ou de la défaite : il est question d’identité, de transmission et de cette étrange fascination humaine pour la lutte, la force et la grandeur des reines d’Hérens. Ainsi, au-delà de ces joutes bovines, le véritable enjeu est celui du combat de toute une région pour la préservation de son identité, de son originalité et de sa différence dans un monde de plus en plus globalisé. En réalité, à bien y regarder, ces combattants, comme dans une tragédie grecque, obéissent docilement à la loi de cette entité vivante, souveraine et redoutable qu’est la montagne, imposante et imposant sa loi aux humains, pour ainsi rejoindre la pensée de l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz — le Feraoun suisse — exprimée dans son roman La grande peur dans la montagne. (1926)

 

 

 Aproz, Tahar HOUCH