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Albert Camus est de retour sur scène à Avignon

Albert Camus est de retour sur scène à Avignon

Albert Camus, valeur sûre, et texte toujours d’actualité, a été l’un des auteurs les plus repris par les créateurs au Festival de la Cité des Papes. L’Étranger, Le Premier Homme, La Chute et Les Justes sont autant de titres qui ont inspiré les auteurs à écrire des pièces et les metteurs en scène à les proposer aux festivaliers. Nous avons eu la chance de découvrir, avec allégresse, L’Étranger et Le Premier Homme. Le premier est adapté au théâtre par Serge Générale, mis en scène par Jean-Olivier Mercier et merveilleusement interprété par Lionel Latapie Di Pietro. Le deuxième est mis en scène par Patrick Roldez et interprété par David Seigneur.

Non, la première pièce ne commence pas par la fameuse phrase : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Même si tout le récit repose sur celle-ci, qui porte tout le roman comme Atlas porte le monde. Toute la pièce se focalise sur le procès. Meursault, après avoir tué un Arabe, est jeté en prison. Il se retrouve face aux personnages qui peuplent la prison et la justice. Malgré le danger qui pèse sur lui, sans l’avoir choisi, il reste étrange et étranger au monde qui l’entoure. La condamnation à mort est un processus mécanique, comme dans le roman. Quel intérêt y a-t-il à présenter cette pièce ? On est légitimement en droit de se poser cette question. La réponse est triple.

D’abord, ce procès interpelle toujours par la non-condamnation claire, par Camus, de l’Algérie française. Une question qui reste ouverte. À travers cette pièce, on est tenté de se poser la question suivante : et si la mère qui meurt dans l’indifférence du fils représentait symboliquement la France ? Aussi, le Français qui tue l’Arabe et est condamné par la justice peut se lire facilement comme une condamnation du colonialisme. Le texte reste ambigu et résiste à livrer tous ses secrets. Ensuite vient la mise en scène, qui donne vie à des mots grâce à un décor sobre et sombre, un jeu de lumière simple et une liberté de déplacement du comédien, confondant ainsi la scène et les gradins. Enfin, le jeune comédien Lionel Latapie Di Pietro force le respect par son interprétation simple, qui restitue toute la complexité de l’univers absurde de Meursault. Ses moindres gestes, déplacements et regards sont mis au service de la volonté de donner vie et corps à un personnage de papier indifférent qui ne veut pas exister.

S’agissant de la deuxième, elle est une adaptation du Premier Homme qui est le dernier roman d’Albert Camus. Il est resté inachevé à la suite de sa mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960. Le manuscrit, retrouvé dans la voiture accidentée, a été publié en 1994 par sa fille, Catherine Camus. Le roman suit Jacques Cormery, personnage largement autobiographique, qui revient en Algérie pour retrouver les traces de son père, mort pendant la Première Guerre mondiale alors que Jacques n’était qu’un bébé.

Le récit, repris dans la pièce, est traversé par de grands thèmes, à savoir l’enfance, pauvre mais heureuse, la mère : figure de l’amour silencieux et du courage, et l’Algérie qu’il présente avec une profonde tendresse, à travers ses paysages, sa lumière et ses habitants. Certes, Camus, dans cette œuvre, ne voile pas les injustices du colonialisme, voire ces barbaries comme les enfumades, déjà dénoncées dans Misère de la Kabylie en juin 1939, dans le journal Alger Républicain, mais il se refuse à adopter une attitude de déni de l’inéluctable processus de libération de l’Algérie qui est l’étape suprême du colonialisme. On note une mise en scène simple et épurée, et une interprétation fidèle au texte.

Ainsi, pour toutes ces raisons, ces deux pièces méritent d’être vues et revues, surtout si elles sont accompagnées d’une discussion avec les comédiens, indifférents sur scène et chaleureux, comme tout Méditerranéen, une fois leur identité retrouvée.

Avignon, Tahar Houchi